Le magazine Constellation CaraïbesCopyright © Décembre 2007 -
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Équipe de rédaction
Numéro 0 - Déc 2007
ONG PLAC 21 - Diffusion Caraïbes
Rédactrice en chef :Fatima BESNACI-LANCOUEcrivain, Prix Seligmann 2005 des Droits de l'Homme
Rédactrice en chef-adjointe :Marie-Luce LAFAGESPrésidente de l'O.N.G. PLAC 21
Reportage-photographie :Wesly BENJAMIN
Secrétariat : Ingrid PATER
Le magazine électronique de l'O.N.G. PLAC 21
Gilles MANCERON, Historien, est le rédacteur en chef de la revue de la Ligue des Droits de l'Homme, Hommes et Libertés.
- "1885 : Le tournant colonial de la République. Jules Ferry contre Georges Clemenceau, et autres affrontements parlementaires sur la conquête coloniale" (La découverte, 2007), textes présentés par Gilles MANCERON
- "Marianne et les colonies" (La Découverte, 2005) : Une introduction à l'histoire coloniale de la France.
- "D'une rive à l'autre" (syros, 1993), écrit avec Hassan REMAOUN : La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, paru en 1993 aux
- "L'Enseignement de la guerre d'Algérie en France et en Algérie" (CNDP, 1993), Collection Actes et rapports pour l'éducation, écrit avec Hassan REMAOUN.
La Déclaration universelle des droits de l’homme un texte essentiel dont l’application laisse à désirer.
On peut parler en France d’un refoulement puis d’un rejaillissement de la mémoire coloniale. Des mouvements contradictoires se manifestent dans l’opinion publique, qui montrent que le pays se trouve, sur cette question, à la croisée des chemins. La France a du mal à regarder en face cette page de son passé. La question est importante pour elle, car affronter ce passé n’est pas seulement une question qui intéresse les historiens, c’est une question qui concerne aussi le présent et l’avenir de toute la société.
Cette question d’histoire rejaillit, en effet, en raison de réalités présentes de la société, elle recoupe et croise certains de ses problèmes majeurs contemporains. Il y deux ans, une loi (la loi du 23 février 2005), qui disait que les programmes scolaires reconnaissaient « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord », c’est-à-dire le rôle positif de la colonisation, a suscité un important mouvement de protestation, en particulier chez les historiens et les enseignants, et dans les départements d’outre-mer, qui a conduit à son retrait par le Président de la République. Et, depuis, cette question d’histoire a continué à occuper une place importante dans les débats publics, au point que le Président de la République a fait du « refus de la repentance » un des thèmes majeurs de sa campagne électorale. Tout indique que la société française cherche dans ce passé comme une clé de compréhension de problèmes sociaux actuels. Elle se demande si elle doit se situer dans la continuité de ce passé, ou bien dans une certaine rupture avec celui-ci.
La traite et l’esclavage-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
L’histoire de la colonisation a longtemps été un point aveugle de la conscience française. Cela a été le cas pour la colonisation des XIXème et XXème siècles, qui va de la prise d'Alger en 1830 aux indépendances de 1960-1962, mais aussi pour sa première phase, celle des XVIIème et du XVIIIème siècles, marquée par la colonisation des îles des Antilles et de l'Océan Indien fondée sur l'esclavage et l'économie de plantations, qui a été longtemps absente en France de la mémoire collective, comme de l’enseignement de l’histoire à l'école. La traite et l’esclavage ont été organisés par la monarchie absolue, avec, d’une part, la création de compagnies d’État (Compagnies des Indes occidentales et des Indes orientales, Compagnie du Sénégal, etc.), et, d’autre part, l’encouragement de la traite privée par le versement aux négriers d’une prime par « tête de nègre » importée dans les colonies : on comptait au XVIIIe siècle plus de 3 300 navires spécialisés, à partir de Bordeaux, Nantes, Le Havre et pratiquement tous les autres ports français.
Des voix se font entendre dans la société française et les départements d’outre-mer pour ne plus occulter cette histoire. Elle ne concerne d’ailleurs pas seulement la France et l’Europe, puisque, si ces derniers ont institué et organisé la traite transatlantique, des marchands africains y participaient aussi et on ne peut éluder leur rôle. Comme on ne peut aussi ignorer l’esclavage africain, dont la traite transsaharienne, antérieure à la traite européenne et qui a continué dans plusieurs pays comme le Soudan et l’Éthiopie après les indépendances ; l’esclavage n’a été aboli en Mauritanie qu’en 1980 et en Arabie saoudite en 1962, après avoir été codifié en 1936, et les défenseurs des Droits de l’Homme de ces pays estiment qu’il n’a pas complètement disparu.
Mais, toute cette page d’histoire doit retrouver sa place dans notre histoire nationale, et, pour cela, un travail important reste à faire. Une journée de commémoration de l’esclavage et de la traite et de leurs abolitions a été fixée en 2006 par le Président de la République à la date du 10 mai de chaque année ; la première journée, a eu un impact limité, celle de 2007, qui a rassemblé le président sortant, Jacques Chirac et le nouveau président Nicolas Sarkozy, a été davantage visible. Une telle journée nationale doit pouvoir aider à ce travail, à condition que l’ensemble des citoyens s’en emparent, que les historiens y soient associés et que l’on résiste à la volonté de certains groupes de simplifier ou d’instrumentaliser cette histoire.
La colonisation des XIXème et XXème siècles-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Mais le plus dur travail qui reste à faire porte sur la seconde phase de la colonisation, celle des XIXème et XXème siècles. Car c’est à ce moment qu’une forme de racisme s’est développée en France quand on a cherché à justifier le droit des nations européennes à conquérir des territoires lointains en affirmant leur « mission civilisatrice » et en introduisant une distinction radicale entre un « monde civilisé » blanc et européen et un « monde barbare » extérieur à l'Europe. Cela a conduit à diviser l'humanité entre, d'une part, la race blanche « la plus parfaite des races humaines » et les races « de couleur » considérées comme inférieures et placées ensuite sur une sorte d’échelle hiérarchique les différentes « races humaines » en fonction de leur niveau supposé de civilisation.
Avant même que la IIIème République, en approuvant explicitement, en 1885, la politique coloniale prônée par Jules Ferry, adopte officiellement l’idée que les indigènes des colonies n’ont pas les mêmes droits que les autres hommes, le théoricien de la démocratie qu’est Alexis de Tocqueville avait été, au milieu du siècle, un bon exemple d'aveu de cette théorie de l’« exception coloniale ». Il reconnaissait, par exemple, les effets désastreux de la colonisation de l'Algérie : « nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare quelle n'était avant de nous connaître ». Et qu'on y faisait la guerre à tout un peuple – « nous n'avions pas en face de nous une véritable armée, mais la population elle-même. » –, mais il admettait que les règles qui devaient s'appliquer en Europe puissent être violées là-bas. Qu’à ces « Autres » ne s'appliquaient pas la Constitution ou la IIème République, qui, en 1848, déclarait qu’elle « respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne ; n'entreprend aucune guerre dans des vues de conquête, et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple », mais n’appliquait pas ce principe à l’Algérie et aux colonies, placées sous le régime de « lois particulières ». Et Tocqueville en déduisait que toutes les violences étaient, dans ce cas, légitimes et que, puisque les « indigènes », implicitement, n’étaient pas considérés comme étant vraiment des hommes, on pouvait recourir sans scrupules à des moyens que les Droits de l'Homme condamnent.
Avec Jules Ferry, l’aveu a été plus net encore : « Si nous avons le droit d'aller chez ces barbares, c'est parce que nous avons le devoir de les civiliser […] Il faut non pas les traiter en égaux, mais se placer au point de vue d'une race supérieure qui conquiert », déclarait-il, par exemple, à la Chambre en 1884. Ou encore, l'année suivante : « Il faut le dire nettement : Oui, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Comment justifier, sinon, notre présence aux colonies : elles ne nous demandent pas ! » C’est pour nous un défi que de penser cette distinction porteuse de racisme tout en sachant qu’elle émane de penseurs importants de la démocratie, tel Jules Ferry qui, en mettant sur pied l’école publique laïque, a eu le mérite de souligner qu’une société démocratique ne repose pas seulement sur des institutions démocratiques, mais aussi sur un enseignement démocratique.
Au moment où il disait cela, il s’en faut de beaucoup que tous les républicains aient été d'accord avec lui. Ses arguments ont été vivement contestés par certains d'entre eux qui soulignaient sa contradiction totale avec le principe de l’universalité de l’homme et de ses droits. Camille Pelletan, par exemple, lui avait répondu avec ironie : « Nous avons appris ainsi que c’était un devoir imposé à toute race supérieure de civiliser les barbares à coup de canon. Si nous consultions ces barbares, il est probable qu'ils nous en dispenseraient. De là, ces guerres implacables, sans prisonniers, ces villes ruinées et bombardées ». Et Clemenceau a déclaré « Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes, ici, à nous lever pour protester violemment contre vos paroles ». Ou encore que ces « nations que vous appelez barbares », il les trouvait « très civilisées » : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares, et vous verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l'histoire de votre civilisation ! »
Les justifications théoriques de Jules Ferry et du « parti colonial » étaient mises à mal par de tels arguments, aussi ont-ils compris qu’il valait mieux éviter ce genre de débat et chercher plutôt à mettre l’opinion de leur côté en recourant à des images et des plaisanteries qui suggéreraient d'elles-mêmes la supériorité des Blancs, en tant que « race supérieure », sur les Noirs, Jaunes et autres « sauvages », pour tenter, plutôt qu’imposer cette idée par la raison, de l’instituer comme une « évidence ». Des images, des récits et toutes sortes de mises en scène ont créé un « sens commun », ont contribué à faire entrer dans les esprits cette division « de bon sens » de l'humanité entre « Nous » et ces « Autres », plus bas sur l’échelle des races humaines. Si la société française ne prend pas conscience de cela, comment faire reculer aujourd'hui en son sein les préjugés qui sont à l’origine, encore aujourd’hui, de diverses discriminations ?
De « l'indigène » à « l'immigré » : la persistance du regard-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Les mentalités forgées durant l’époque coloniale, les représentations qu’elle a encouragées et sur lesquelles elle s’est appuyée n’ont pas disparu du jour au lendemain. En France, au lendemain des indépendances, il y a eu dans l’opinion comme une période de doute à leur égard quand on a constaté que les représentations d’hier avaient été démenties par les faits. Mais un certain nombre d’échecs de pays anciennement colonisés et devenus indépendants, de crises et de violences aux conséquences internationales tragiques qui se sont développées dans certains d’entre eux, ont encouragé une sorte de retour de la bonne conscience coloniale et aux préjugés qui l’ont marquée et qui n’avaient jamais disparu.
Entre autres phénomènes contradictoires qui travaillent la société française aujourd’hui, on constate que cette vision d’un « Autre » différent d’un « Nous », produite par cette histoire, n’est jamais entièrement sortie des esprits et a tendance à faire une sorte de retour, comme le montre l’origine de la loi du 23 février 2005. Au risque de servir de base invisible à des discriminations, notamment au détriment des personnes d’origine maghrébine, des départements d’outre-mer ou d’Afrique, de plus en plus nombreuses dans la société française du fait des mouvements migratoires, qui ont tendance à faire l’objet des mêmes préjugés. De la même manière qu’on dit que ces personnes voient leur ascension sociale et leur carrière professionnelle se heurter à un « plafond de verre », obstacle invisible que n’institue aucune loi écrite, mais bien réel, on peut dire que ce processus s’enracine profondément dans un « socle de verre » constitué par des mentalités et représentations forgées à l’époque des colonies. C’est ce qui fait que s’interroger sur le passé colonial de la France n’est pas seulement une question d'histoire mais aussi une nécessité pour le présent.
Une interrogation profonde sur cette histoire-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Il est clair, dans ces conditions, que l’interrogation de la société française sur cette page de son histoire qu’est l’histoire coloniale est une nécessité. Le nombre de livres et d’articles de presse sur ce passé est un symptôme de ce besoin, comme le succès exceptionnel du film intitulé « Indigènes », sorti en septembre 2006, qui a fait un million d’entrées en moins de deux semaines. La société française vit un moment où le détour par ce passé est pour elle un passage obligé pour répondre à un certain nombre de questions sur son présent.
Cela veut-il dire qu’elle serait une « société coloniale » ou encore que ses départements d’outre-mer seraient aujourd’hui des colonies ? Sûrement pas. Le fait colonial se définit par un statut juridique et constitutionnel qui instaure une discrimination politique dans ces territoires, en dérogation des principes constitutionnels régissant la métropole. Ni les territoires où se concentrent beaucoup d’habitants victimes de discriminations – les « banlieues » –, ni les départements d’outre-mer – les « DOM » –, ne sont aujourd’hui des espaces coloniaux. Ceux qui font des rapprochements simplistes entre passé et présent instrumentalisent l’histoire et c’est le rôle des historiens de refuser clairement toute utilisation abusive du passé.
Mais faut-il pour autant nier la légitimité d’une interrogation sociale sur cette page d’histoire ? Faut-il tenter de discréditer les historiens qui cherchent à l’éclairer par leurs travaux et leurs réflexions ? Sûrement pas, non plus. Les accuser de diffuser la « honte d’être français » ou de prôner la « repentance » relève d’une incompréhension du moment où se trouve la société française et du rôle incontournable que l’interrogation sur son passé colonial doit jouer dans sa réflexion sur certains de ses problèmes actuels. Bien sûr, certains travaux simplistes doivent être critiqués, mais inventer un courant historique qu’on qualifierait de « repentant » pour mieux rejeter tout ceux qui portent un regard critique sur le passé colonial n’est pas conforme à la rigueur intellectuelle dont on a besoin aujourd’hui. Car il ne s’agit en aucun cas d’attribuer aux Français d’aujourd’hui une responsabilité sur un moment du passé de leur société, ce qui serait absurde, ou de les inviter à je ne sais quelle « repentance », qui reviendrait à recourir à une notion aux connotations morales et religieuses qui n’a aucune pertinence en l’occurrence.
À l’opposé, la responsabilité des historiens est d’apporter l’éclairage de leur discipline avec toute la rigueur des méthodes qui la caractérise. En marquant, comme nous invitait à le faire Pierre Vidal-Naquet, la différence entre le discours historique et le discours politique. En évitant toute instrumentalisation ou description simpliste du passé. Mais aussi en ayant conscience qu’une demande leur est adressée par la société française, une demande qui n’a rien à voir avec un supposé complot de quelques mauvais patriotes qui céderaient à la « haine de soi », une demande profonde à laquelle ils ne doivent pas se dérober.
Gilles MANCERONMembre du Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme
Mr Gilles MANCERON - Membre - Comité central de la Ligue des Droits de l’Homme